lundi 5 avril 2010

* LA LUTTE CONTRE LE PLAGIAT À L'UNIVERSITÉ EST MAL PARTIE

NOUVELLE VERSION DU BLOG

http://archeologie-copier-coller.com/

* Date de la première mise en ligne de ce texte : 6 avril 2010. L'article précédent, "Les pieds dans le plagiat", a été mis en ligne en février 2010.

Modifications du 14 et 30 avril : Henri Isaac, auteur du rapport critiqué ci-dessous, nous a vivement reproché le propos: "politique de dissuasion rédigée sous l'influence des promoteurs de ce logiciel" (Compilatio.net). Nous lui accordons bien volontiers que, dans ce contexte, le terme "influence" peut être mal interprété et son emploi est donc une évidente maladresse. Nous nous en excusons et avons modifié cette phrase. Nous attendons une réponse d'Henri Isaac à cet article. Ce sera un apport intéressant au débat sur la lutte contre le plagiat à l'Université.

* *

L'utilisation planifiée de logiciels "anti-plagiat" est le plus souvent présentée, tant par le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche que par les directions des universités désireuses d'affronter le problème comme la panacée.

Ce travail discute un tel choix et propose quelques pistes pour penser le problème différemment. En résumé : le plagiat dans les mémoires de master et les thèses n'est pas simplement le problème des étudiants mais aussi et surtout celui des enseignants.
* * *

Si dans de nombreuses universités françaises, le mot "plagiat" suscite encore plus de silence gêné que de bruit, dans d'autres le débat a été lancé et des mesures prises pour tenter de circonscrire ce phénomène. La France reste cependant très en retard sur d'autres pays et régions francophones comme le Québec, la Suisse ou la Belgique (cliquer sur les liens bleus pour avoir accès à ces exemples).

Au sujet du plagiat, la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche Valérie Pécresse a son vade-mecum : le rapport commandé en 2007 par la Ministre à Henri Isaac, alors maître de conférences en sciences de gestion à l'Université Paris Dauphine.
La partie consacrée au plagiat du rapport d'Henri Isaac est une des réponses aux préoccupations exprimées dans la lettre de mission :
Votre rapport s'attachera à présenter les mutations de l'environnement qui affecte les missions des établissements d'enseignement supérieur ; non seulement les évolutions technologiques en matière de technologies de l'information et de la communication, mais aussi l'évolution des usages chez les étudiants et les enseignants-chercheurs de ces établissements. Vous dégagerez les évolutions de comportements des générations actuelles en matière de technologies de l'information afin de mieux appréhender les besoins en matière d'enseignement supérieur [...]
À l'issue de votre analyse, vous dégagerez un ensemble de recommandations qui pourront être rapidement mises en œuvre afin d'accroître les performances de notre système universitaire dans ce domaine.
Le rapport, intitulé "L'université numérique", a été remis à la Ministre le 16 janvier 2008. Le problème du plagiat y est traité dans un sous-chapitre de la première partie, ("le plagiat", in "Les freins juridiques", in "Les freins actuels au développement du numérique"). Dans cette première partie, le problème du plagiat est abordé à travers les problèmes posés par la mise en ligne des documents pédagogiques des enseignants. C'est dans la seconde partie du rapport, celle des propositions, que le plagiat dans les travaux universitaires est évoqué. La 10e des 12 "propositions pour une politique du numérique dans l'enseignement supérieur" s'intitule : "Développer une action forte contre le plagiat".

Concernant le traitement du problème du plagiat à l'Université, ce rapport est abondamment cité comme source de référence et guide d'action par Valérie Pécresse. Que ce soit le 16 janvier 2008, le jour de la remise du rapport, le 29 mai 2008 lors du discours d'introduction aux "Assises numériques" réunies à Paris Dauphine, le 5 août 2008 (réponse publiée au journal officiel à une question d'un député) ou le 16 octobre 2008 en introduction de la conférence-débat "Université numérique" à la Sorbonne. Le 20 juillet 2009, Valérie Pécresse, quasi maoïsante, évoquait à France info le grand "bond en avant" qu'allaient permettre les 16 millions d'euros consacrés à la numérisation de l'université. Elle annonçait aussi, une fois de plus, la mise en place d'un programme de lutte contre le plagiat conformément aux propositions émises par Henri Isaac 18 mois auparavant.

L'adhésion de Valérie Pécresse aux propositions d'Henri Isaac sur le plagiat explique que l'essentiel des initiatives jusqu'ici lancées par les universités sur ce sujet se limitent à reprendre les propositions de ce rapport.

Il reste à présenter les propositions avancées dans ce rapport, le pourquoi et le comment de ces propositions, les raisons aussi qui nous font dire que l'auteur de ces propositions pêche par une méconnaissance de ce qu'est un plagiat, une mauvaise évaluation de son champ, une confiance excessive dans l'efficacité des logiciels anti-plagiat, et aussi une sous-estimation de l'astuce des plagiaires.
L'application de la proposition "dissuasion" de ce rapport va conduire, après de brefs moments d'euphorie liés à quelques mini-succès, immanquablement à l'échec. Le choix de la fausse sécurité, qui déresponsabilise le reste des acteurs, ici surtout les enseignants, pourrait s'avérer un très mauvais choix.

La proposition n°10 d'Henri Isaac : "Développer une action forte contre le plagiat" :
On ne peut qu'acquiescer à la première partie de la proposition, "Une politique de sensibilisation". Elle semble cependant oublier qu'il arrive aussi à des enseignants de rejoindre le camp des plagiaires. La lettre de mission qui demandait de se pencher sur "l'évolution des usages chez les étudiants et les enseignants-chercheurs" offrait pourtant la possibilité à Henri Isaac de se pencher sur cet aspect du problème. Un problème qui, il est vrai, nous nous en rendons compte, est assez délicat, parfois même périlleux à traiter.

Le premier volet de la sensibilisation suggéré par Henri Isaac sera donc destiné aux seuls étudiants. Elle se résume à des enseignements spécifiques pour introduire les méthodes et normes de citation et d'usage des documents empruntés à Internet, une mise en garde contre la tentation du plagiat et une information sur les risques de sanction.
Le 2e volet de la sensibilisation s'adresse aux "nombreux enseignants [qui] ne savent pas définir le plagiat et sont donc peu armés pour le détecter". Une information "doit faire prendre conscience aux enseignants de la nécessité de demander une remise électronique des travaux, seule solution autorisant la détection [du plagiat] par un dispositif technique automatisé."

Après la "sensibilisation", en deux volets, vient la "dissuasion" :
2) Une politique de dissuasion grâce aux outils de détection anti-plagiat.

Cette action vise à dissuader les étudiants de se livrer à des actes de plagiat en équipant les
établissements d’une plate-forme de détection du plagiat. La remise systématique des travaux sur une telle plate-forme devrait fortement inciter les étudiants à éviter le plagiat dans la rédaction de leurs travaux.
Le ministère pourrait passer un
accord-cadre avec les éditeurs de solution de détection de plagiat afin de fournir aux établissements d’enseignement supérieur un dispositif anti-plagiat. Il existe à ce jour une offre de solutions logicielles anglo-saxonne (TurnItIn, Urkund, etc...) et française (Compilation.net).

"LE POURQUOI DU COMMENT"
Le choix, sans plus d'explication, de confier la dissuasion à la solution logiciel "anti-plagiat", et plus particulièrement à Compilatio.net, la seule solution "française" citée, ne nous convient pas. Cette "politique de dissuasion" prend trop en compte les arguments avancés par les promoteurs des logiciels dits "anti-plagiat".
En effet, dans la cette partie du rapport consacré au plagiat, le seul document "de référence" auquel Henri Isaac renvoie par une note en bas de page est l'"enquête sur les usages d’Internet à l’Université de Lyon, « De la documentation au plagiat », Université de Lyon, Six Degrés, Sphinx Développement, Septembre 2007. Disponible sur http://www.compilatio.net".
Six Degrés est précisément le nom de l'entreprise (jeune et dynamique) qui a créé et diffuse le logiciel Compilatio.net, et elle maintient des liens étroits avec la société Le Sphynx. On comprendra donc que les conclusions de cette enquête auraient du être accueillies avec plus de circonspection.

Six Degrés a en charge l'élaboration, le suivi et l'exploitation commerciale de Compilatio.net. L'entreprise met en ligne sur son site et diffuse auprès de la presse et de la clientèle (ses "prospects", ou cibles en langage marketing, c'est-à-dire essentiellement les universités) des enquêtes sur le plagiat menées et rédigées par Le Sphynx.
Ces enquêtes, très bien formatées, concluent toutes à l'impérieuse nécessité de l'usage du logiciel Compilatio.net pour lutter efficacement contre le plagiat. Alors même que le terme de "plagiat" n'y a jamais été défini avec rigueur, ni à l'occasion de ces enquêtes, ni dans aucun des documents de Six Degrés qui accompagnent le logiciel Compilatio.net, pas davantage par l'auteur du rapport.

Ajoutons qu'en annexe du rapport, une liste énumère les noms des experts rencontrés par Henri Isaac. N'y figure qu'un seul nom lié au thème du plagiat, celui de Frédéric Agnès... cofondateur de l'entreprise Six degrés et donc principal et, on le voit très efficace, promoteur de Compilatio.net.

Il faut reconnaître l'impressionnant succès marketing de cette stratégie de communication : c'est bien, quasi exclusivement, à travers la reprise des successives enquêtes "sur mesure" du Sphynx, c'est à dire à travers le regard de son client, l'entreprise Six Degrés, que la presse quotidienne et magazine a, depuis 2006, traité le problème du plagiat à l'Université. Et c'est encore à travers le regard de Six Degrés qu'Henri Isaac et Valérie Pécresse continuent de traiter de ce problème.

Toujours en annexe de ce rapport, dans la liste des textes de référence qui ont nourri la réflexion du rapporteur, essentiellement en anglais, aucun titre n'inclut le terme "plagiarism", un thème sur lequel les universités américaines, très en avance sur nous à ce sujet, ont pourtant beaucoup publié.
Une autre annexe du rapport dresse la liste d'une vingtaine de sites web. Le site "Internet: Fraude et déontologie selon les acteurs universitaires (http://responsable.unige.ch/index.php)", y figure bien mais rien n'indique dans ce rapport que les textes de ce site, plate-forme de référence sur le plagiat dans l'université française et déjà très riche et diversifiée en 2007, aient été réellement consultés.

Citons le détail des conclusions de l'enquête Six degrès / Sphynx à laquelle renvoie, par une note en bas de page, l'auteur du rapport (Henri Isaac n'a heureusement pas repris à son compte ces pré-conclusions puisqu'au contraire de cette enquête Six Degrés, le rapporteur prône quant à lui, et avec raison, dans la première partie de ses propositions, l'efficacité de la sensibilisation par l'enseignement des codes de référencement des sources Internet).

Les trois premières pré-conclusions de l'enquête (ci-dessous en violet) anticipent la conclusion finale et auraient dû mettre la puce à l'oreille du rapporteur sur l'orientation très particulière de cette enquête :
1er énoncé : La relation entre «avoir été formé à l’art de la citation» et «la quantité de plagiat dans un devoir» existe, mais elle est faible.

2e énoncé : Les étudiants favorables à une « formation à l’art de la citation » sont ceux qui plagient le plus !

3e énoncé : Les étudiants favorables à une « formation à la documentation » plagient plus que les autres.
Pour arriver, après avoir tant désespéré des étudiants, des enseignants et de l'Université en général, à la conclusion finale, parfaitement adaptée à la conclusion marketing souhaitée :
Effectuées sans contrôles anti-plagiat, les formations méthodologiques seules ne font que faiblement baisser le recours au « copier- coller ».
On aura compris que le rédacteur des conclusions de cette enquête entend par "contrôles anti-plagiat" l'usage, et donc l'abonnement, au logiciel Compilatio.net.

Notons que les conclusions "pédagogiques" très orientées de l'enquête Six degrés / Sphynx vont complètement à l'encontre de celles que nous avons pu personnellement tirer de la mise en place, depuis 4 ans, d'un enseignement spécifique sur le référencement des documents empruntés à Internet à l'occasion duquel est traité le problème de toutes les formes de plagiat (dans le cadre d'un master-pro CEN / Création et édition numérique).


À QUOI SERT COMPILATIO.NET ?

En premier lieu, renvoyons à deux articles précédemment publiés sur ce blog (Les logiciels "anti-plagiats" appliqués aux... et Le retour au réel) pour comprendre l'efficacité, mais aussi les très sérieuses limites, de l'usage de Compilatio.net

En résumé :
a)
Jamais "un dispositif technique automatisé" ne détectera le moindre plagiat. Compilatio.net ne repère pas de plagiat. Au mieux, il facilite seulement la détection de plagiats. Et uniquement des plagiats de type copier-coller strict, le plagiat des imbéciles.
b) Les autres formes de plagiat, aussi très usuels dans les travaux universitaires comme les longues paraphrases ou les traductions, échappent le plus souvent entièrement aux contrôles de Compilatio.net.
c) Pour échapper au contrôle de Compilatio.net, sur la base initiale d'un copier coller, on peut soit le faire passer au statut de paraphrases (c'est à dire travailler un peu : dire la même chose que l'auteur plagié, mais avec ses propres mots et ses propres phrases) ou soit se limiter à une reformulation légère
(travailler moins pour gagner autant).
d) Pour échapper au contrôle de Compilatio.net, on peut même travailler encore moins pour toujours gagner autant : il suffira de changer (ou encore d'ajouter ou de supprimer) régulièrement un mot (tous les 7 ou tous les 10 mots ?). L'avantage de cette méthode réside en ce que, comme dans le cas du copier-coller strict, il n'est même pas nécessaire d'avoir compris, ni même lu, le texte plagié pour en présenter une version modifiée qui passera sans problème le contrôle de Compilatio.net.

Ces dernières remarques sont à rapprocher du titre de l'ouvrage d'Antoine Compagnon, La seconde main ou le travail de la citation (1) : le copier-coller c'est bien la forme de la citation qui ne demande pas le moindre travail, pas même celui de l'avoir lu. Relevons aussi l'intitulé du premier chapitre de cet ouvrage (1979) : Ciseaux et pot à colle.

L'ESQUIVE ET POMPOTRON

Extrayons dans un article de Wikiliberal, cher à Luc Chatel, la version originale du paragraphe suivant:
Le chèque éducation (education voucher ou school voucher) est un système qui permet aux parents de financer directement l'école dans laquelle leur enfant sera scolarisé. Ils financent directement l'école de leur choix et non forcément l'école que leur aurait été imposée par un mécanisme de carte scolaire. On parle également de bon scolaire ou de bon d'études.
Opérons quelques modifications sans rien changer aux structures des phrases :
Le chèque éducation (education voucher ou encore school voucher) est une solution ('un système') qui permet aux parents de payer ('financer') directement l'école ('dans laquelle') leur enfant est ('sera') scolarisé. Ils financent directement l'école qu'ils ont choisie ('de leur choix') et non ('forcément') l'école qui ('que') leur aurait été imposée par le système ('un mécanisme') de carte scolaire. On parle aussi ('également') de bon scolaire ou de bon d'études.
Sans avoir rien changé aux structures des phrases, ce paragraphe a été placé hors du contrôle de Compilatio.net.
Si on en doutait, il suffirait de faire passer ce texte à Pompotron, un logiciel proposé par la même société, Six Degrès, qui diffuse auprès des universités le logiciel "anti-plagiat" Compilatio.net.

Prenons cet autre exemple (Thèse avec plagiats, 2004) très court. Celui-ci est un cas réel auquel Internet donne accès.
Avec / la récente explosion du Web /, des bases de données multimédias, des bibliothèques numériques, de grands changements ont vu le jour à la fois dans la nature des documents / et des corpus et dans les besoins / des / utilisateurs. Les corpus / de documents / sont devenus beaucoup plus gros et souvent composés de documents hétérogènes aussi bien dans / la / forme que / dans / le contenu /, possédant ainsi une faible structuration.
Article source ? 2002 (le point d'interrogation souligne ici que, alors que tout nous conduit à croire que ce texte de 2002 est bien le texte premier, rien ne le prouve. Mais cet article étant incontestablement antérieur à la thèse de 2004, la preuve est cependant faite que le texte cité de la thèse est bien un plagiat) :
La récente explosion du Web donne accès à [...]. Ces dernières années ont vu d'importants changements à la fois dans la nature des documents textuels et des corpus et dans les besoins / des / utilisateurs. Les corpus / de documents / sont devenus beaucoup plus gros et souvent composés de documents hétérogènes aussi bien dans leur forme que leur le contenu.
Les parties en gras (en noir et en violet) sont les parties identiques aux deux textes. Les mots en rouge sont ceux qui, par suppression, ajout ou modification effectuées par le plagiaire permettent à une partie du plagiat de passer à travers le contrôle de Compilatio.net. Les barres obliques sur l'extrait de la thèse limitent les séquences "identiques" au document original.

On constate cependant que le plagiaire a été distrait et a laissé passer une séquence similaire de 14 mots (en violet). Le logiciel Pompotron repèrera cette séquence identique, ce qui permettra au plagiaire de parfaire son travail. Suggérons :
/ sont devenus beaucoup plus gros et fréquemment composés avec des documents hétérogènes aussi bien dans /
L'entreprise Six-Degrés destine bien entendu Pompotron aux seuls étudiants honnêtes mais distraits qui souhaitent respecter les normes d'emprunts et référencer leurs citations alors qu'ils en ont oublié les sources. Constatons seulement qu'il peut aussi servir, et de fait sert surtout, d'antidote à Compilatio.net. Il est alors utilisé comme un très efficace logiciel "anti-logiciel-anti-plagiat" (un commentaire que nous faisions déjà le 14 octobre 2007, sur le site du journal en ligne Rue 89, à l'occasion d'un article sur le plagiat à l'université, article déclenché à la suite de la diffusion par Six Degrés de l'enquête évoquée plus haut). Il suffit de modifier son texte jusqu'à ce qu'il soit transparent à Pompotron. Il l'est alors au contrôle de Compilatio.net.

Reprenons la justification donnée par Henri Isaac pour conseiller aux universités d'utiliser la plate-forme Compilatio.net :
La remise systématique des travaux sur une telle plate-forme devrait fortement inciter les étudiants à éviter le plagiat dans la rédaction de leurs travaux.
Nous ne nions pas que ce cas de figure puisse se réaliser mais, malheureusement, on connaîtra plus souvent un autre cas de figure : la remise systématique des travaux sur une telle plate-forme devrait fortement inciter les étudiants fraudeurs à trouver les moyens d'éviter le repérage de leurs plagiats par cette plate-forme par une séries de modifications calculées de leurs copier-coller.



QUELLES SOLUTIONS ?
QUELQUES PISTES :

Les logiciels anti-plagiat (Compilation.net offre une interface d'une remarquable simplicité) peuvent certainement jouer un rôle utile dans la lutte anti-plagiat, mais à la condition de ne pas être placés au centre du dispositif, que l'on ne leur demande pas plus que ce à quoi ils peuvent être réellement utiles.

La partie plagiat du rapport "L'université numérique" a de grandes faiblesses que nous avons soulignées. Mais le rapporteur fait des propositions innovantes et pertinentes sur d'autres domaines du numérique à l'Université, ainsi la proposition de l'accès numérique de "100% des documents pédagogiques pour 100% des étudiants".

Dans ce même esprit, on pourrait proposer la mise en ligne obligatoire de 100% des thèses (ce qui supposerait de régler quelques problèmes juridiques, mais qui sont loin d'être insurmontables), c'est à dire la certitude que tout plagiat dans une thèse laissera des traces indélébiles sur le net, traces susceptibles d'être un jour ou l'autre découvertes, notamment par les plagiés. Ce serait un des facteurs efficaces de dissuasion (l'Université de Genève a déjà adopté cette mesure; et Lyon 2 a produit des arguments intéressants à ce sujet).

La mise en place d'un véritable enseignement sur ce que l'Université de Genève appelle la "compétence informationnelle", fait déjà partie des propositions du rapporteur. Doivent y être notamment abordés les problèmes des sources Internet, de leurs sélections, de leurs traitements (citations, paraphrases, traductions, etc.) et de leurs référencement, et par voix de conséquence, et sans fausse pudeur, le problème du copier-coller et du plagiat dans les travaux universitaires.
Infosphère
, "Tutoriel d'initiation à la recherche documentaire", de l'Université de Montréal est d'une aide précieuse à ce sujet.

D'autres pistes, dont certaines illustrent que le problème du plagiat à l'Université est d'abord un problème d'enseignants avant d'être celui des étudiants fraudeurs :

- Établir clairement les droits des plagiés (particulièrement à même de repérer leurs propres textes plagiés) et mettre en place une procédure simple qui leurs permettrait d'intervenir et d'obtenir réparation du vol dont ils ont été victimes et la neutralisation des plagiats (lire à ce propos, le Vade-mecum du plagié, de Michelle Bergadaà).

- Reconnaître que l'existence de thèses-plagiat validées, parfois avec les félicitations du jury, pose plus encore la responsabilité des enseignants membres du jury (tout particulièrement les directeurs de recherches et les rapporteurs) que celle des étudiants fraudeurs.

- Admettre que les étudiants ne sont pas les seuls plagiaires, et qu'un enseignant plagiaire est un important facteur de diffusion de la pratique du plagiat à l'Université (dans un commentaire sur ce blog, Philippe Quéau évoque le processus d' "infection" par le plagiat du corps universitaire). Lorsque les enseignants plagiaires ont leur place dans les instances de nomination des nouveaux enseignants, il y a en effet sélection "élective" de nouveaux enseignants plagiaires, ou du moins tolérants au plagiat.

- Cesser d'affirmer, au niveau du master et à fortiori de la thèse, que le plagiat est lié à la méconnaissance par les étudiants des règles de citations : c'est d'abord une fraude. Il est de la responsabilité des enseignants qu'un étudiant puisse être autorisé à s'inscrire en thèse et ultérieurement soit autorisé à soutenir sa thèse. Peut-on autoriser un étudiant à s'inscrire en thèse s'il n'a pas encore appris ce qu'est une citation après 4 ans d'étude à l'Université ? Ce qui peut être mis au compte de la méconnaissance au niveau de la licence et même de la première année de master, ne peut l'être au niveau d'un mémoire de master, et moins encore à celui de la thèse.

- Faciliter et rendre plus transparente les procédures d'annulation de diplômes liés à des travaux-plagiats.

- Et enfin, conditionner la signature d'un accord cadre avec les promoteurs de logiciels "anti-plagiat" (qui ont leur place pour faciliter la détection des copier-coller) à certaines modifications dans la présentation de ces outils (cf. sur ce blog, l'étude Les logiciels "anti-plagiat" appliqués aux travaux universitaires : efficacité et limites).

C'est très en amont de la soutenance que l'on prendra les plus efficaces dispositions pour limiter le plagiat. Ces mesures sont à la discrétion des seuls enseignants, et plus particulièrement des directeurs de recherche dans le cas des mémoires de master et des thèses :

Le titre du sujet de la thèse et la problématique de recherche qu'il induit est le premier, et un des indices le plus fiable, pour suggérer la présence de plagiats : tous les projets et titres de thèses qui ne posent aucune problématique de recherche et se contente de faire "l'état des lieux" ou "l'état de l'art" ont beaucoup plus de chance que les autres de ne laisser d'autre issue au doctorant que d'aller chercher sur Internet ses plagiats qu'il mettra en scène avec plus ou moins d'adresse et de savoir faire, où plutôt de "savoir cacher", pour remplir les centaines de pages qu'on exige de lui.

En second lieu, dans le cas des mémoires et des thèses, le suivi régulier tout le long du travail de recherche est la meilleure garantie d'une recherche effective.

En troisième lieu, au moment de la soutenance, la réunion d'un jury diversifié et non soumis, dont tous les membres sont réellement libres vis-à-vis des autres, est la meilleure garantie de pouvoir éliminer les thèses-plagiat.


Le rôle des instances universitaires :

La lutte anti-plagiat dans les travaux universitaires passe aussi par la création dans les universités de commissions comme la "Commission éthique-plagiat" de l'Université de Genève ou l'"Academic Integrity Service" que prônait Peter Forster, alors enseignant anglophone de l'Université de Caen. Ce type de commissions, mises en place en accord avec les instances de l'Université concernée (Présidence, Conseil d'administration et Conseil scientifique, Direction des écoles doctorales) doit cependant pouvoir conserver une certaine autonomie d'enquête et de décision vis-à-vis de ces mêmes instances. En effet, et par nature, les instances des universités ne souhaitent pas toujours, à tort, pousser jusqu'au bout les investigations sur l'ampleur des plagiats dans la crainte que la publicité faite autour de ces cas ne porte atteinte à la réputation de leurs établissements. Il s'agit d'une position à courte vue, mais très fréquente.

Rappelons, à titre d'exemple, l'affaire de plagiat à propos de laquelle la prestigieuse revue Nature (N° 449, septembre 2007) avait publié une enquête approfondie. L'existence de plagiats ayant été découverts sur ArXiv, une plateforme de référence de pré-publications scientifiques, c'est le fondateur de ce site, le Professeur Paul Ginsparg, qui non seulement s'est refusé à minimiser le nombre de plagiats publiés sur ArXiv mais en a élargi la recherche à un corpus plus vaste que celui qui lui avait été signalé. Il avait bien compris que la crédibilité et donc la survie d'ArXiv était à ce prix et qu'il devait cette démarche à tous ceux qui avaient, depuis 1991, publié leurs recherches sur ArXiv sans plagier. C'est précisément la décision d'aller au fond des choses et la publicité donnée aux résultats de cette enquête qui ont permis d'épargner la crédibilité de ArXiv.

On peut craindre que cette faiblesse affichée en France vis-à-vis du phénomène du plagiat par les directions de nombreuses universités, soit aussi celle de certaines sections du Conseil national des universités. Notons que la 2e section du CNU, Droit public, semble une des rares, sinon la seule, à faire figurer sur le site officiel du CNU (http://www.cpcnu.fr) un document qui fait explicitement et de manière précise et argumentée référence aux problèmes du plagiat dans les dossiers de candidatures aux fonctions de Maître de conférences et de Professeurs.

Dans ce "rapport 2009 - Session Qualification", récemment mis en ligne à la rubrique "Documents de la section", on trouve une excellente description d'une situation dont nous doutons qu'elle ne concerne que le Droit public.
5°) Exigences déontologiques
La Section est au regret de devoir mettre en garde très formellement les candidats contre la pratique, de moins en moins exceptionnelle, consistant pour un auteur à ne pas citer rigoureusement ses sources d’information ou d’inspiration, certaines omissions pouvant relever de procédés non conformes à la déontologie universitaire.
Quelquefois même, elle a dû déplorer des cas plus ou moins caractérisés de plagiat, qui consiste à recopier la lettre même de ce qui a pu être écrit antérieurement par d’autres auteurs, sans leur reconnaître, par des guillemets appropriés et par une indication bibliographique convenable, la paternité des lignes en cause. Sans aller jusqu’à ce point, il arrive trop souvent que les auteurs, tout en citant leurs sources, les recopient plus ou moins textuellement, mais sans utiliser les guillemets ou en les utilisant de manière ponctuelle et parcimonieuse ; dans d’autres cas, pour se justifier implicitement - mais maladroitement - de ne pas recourir à cette convention typographique, ils s’appliquent à ne modifier que quelques mots dans la phrase dont ils ne sont pas les auteurs réels, citant simplement, en notes de bas de page, le nom des auteurs dont ils reprennent les propos, mais aussi, quelquefois, en oubliant de le mentionner ou en ne le faisant qu’une seule fois, bien plus haut dans le texte, ou encore bien plus bas.
Il est à peine nécessaire de souligner que ces pratiques sont inadmissibles et indignes d’universitaires, tout en desservant très fortement ceux qui s’y livrent...
Le CNU de Droit public parle bien de "pratiques inadmissibles et indignes d'universitaires".
Il en est du plagiat comme de la fausse monnaie, il en subsistera toujours. Il serait cependant sage de faire en sorte de réduire ce phénomène à son niveau d'étiage, là où il ne risquerait pas de mettre en danger l'économie générale du savoir dans l'Université.

Jean-Noël Darde

* * *
(1) Antoine Compagnon, 1979. La seconde main ou le travail de la citation. Paris, Le Seuil.
Antoine Compagnon, 1991. L'Université ou la tentation du plagiat. Actes du colloque "Le plagiat", publiés aux Presses de l'Université d'Ottawa.

Signalons, entre autres, sur le plagiat, les ouvrages d'Hélène Maurel-Indart où elle déniche et analyse avec beaucoup de talent des plagiats littéraires (dont certains liés au milieu universitaire) et aussi l'ouvrage de Marie Darrieussecq, un vaccin contre l'excès inverse du plagiat, la paranoïa anti-plagiat ou "
plagiomnie, la calomnie plagiaire" :

Hélène Maurel-Indart, 1999. Du Plagiat. Paris, Les Presses Universitaires de France.
Hélène Maurel-Indart, 2007. Plagiats ou les coulisses de l'écriture. Paris, Éditions de la Différence.
Marie Darrieussecq, 2010. Rapport de police. Paris, P.O.L
* * *























1 commentaires:

Anonymous elianedaphy a dit...

Excellent article. Un petit exercice pratique "le jeu des différences" en ligne ici http://elianedaphy.org/spip.php?article674

6 mai 2010 à 03:32  

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